Bulletin 13

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Vers la réglementation de l’utilisation de la senne de plage au Bénin: une expérience de recherche participative
 

A. Gbaguidi, Biologiste, Centre de Recherches Halieutiques et Océanologiques du Bénin

La senne de plage est une technique de pêche fort décriée par les administrateurs des pêches et les écologistes à cause de ses effets destructeurs sur les ressources halieutiques, en particulier sur les juvéniles des espèces côtières. Les communautés comme les administrations des pêches du Bénin, du Togo et du Ghana sont conscientes du phénomène. Que faire? Interdire l’utilisation de la senne, ce qui, à coup sûr, aggraverait les conditions de vie des communautés. Ou, autre solution: poser les jalons d’une réglementation pour limiter cette pratique et protéger les stocks côtiers. Cet article décrit la situation au Bénin, après deux ans d’activités du projet communautaire sur la réglementation du maillage de la senne de plage.

Il est 6 heures du matin, ce mardi 11 novembre 2003 à Aïdo-Plage, non loin de Ouidah, au Bénin. Une pirogue prend le large, avec à son bord un équipage de huit personnes et une senne de plage. Ce filet, retenu par de longs cordages depuis la plage, sera mis à l’eau à quelque 800 m de la côte. Tout le monde espère que la pêche sera fructueuse aujourd’hui, car ce n’est pas tous les jours que le filet sort de l’eau rempli de poissons.

La senne de plage est mouillée. Commence alors le halage. Deux groupes de pêcheurs, hommes et femmes, situés à deux endroits distants de 600 m environ tirent la senne pour emprisonner et rapporter des poissons. Au fur et à mesure que la senne est tirée, les deux groupes se rapprochent progressivement l’un de l’autre et les chants qui accompagnent le halage augurent d’une bonne pêche. Les femmes qui ne participent pas au halage fournissent de l’eau à boire et enroulent les cordages au fur et à mesure. Ce sont elles aussi qui transporteront le poisson à l’emplacement réservé pour la mensuration des espèces. En effet, à chaque sortie de la senne, deux pêcheurs enquêteurs et deux biostatisticiens aident les pêcheurs à mesurer et peser les produits de la pêche pour des besoins de statistique. Robert Gbaguidi, l’un des deux biostatisticiens, installé au milieu des communautés à Aïdo-Plage, veille à l’accomplissement rigoureux de cette tâche pour faciliter l’évaluation du projet communautaire sur la senne de plage, initié en juillet 2002, pour tester une nouvelle senne à mailles plus larges que celles utilisées actuellement sur les côtes du Bénin, du Togo et du Ghana. Ce projet qui couvre les trois pays cherche à réduire la pression de pêche sur les juvéniles en vue d’assurer la durabilité des ressources halieutiques, en collaboration étroite avec les communautés dont l’existence dépend de ces ressources.

Une senne de plage plus sélective, mais …

Le halage dure trois heures. «Avec l’ancienne senne, nous aurions fait au moins cinq heures», explique Dovodji Kakpo, président du groupement «Akpéyédjé» qui expérimente la nouvelle senne. Selon cet héritier d’un pêcheur d’origine ghanéenne installé à Aïdo-Plage depuis plusieurs générations, «le halage de l’ancienne senne (10 mm de maillage à la poche) demande plus d’effort et de temps parce qu’elle ramasse des petits poissons qui l’alourdissent». La nouvelle senne (20 mm de maillage à la poche) retient plutôt les gros poissons. «Elle est meilleure», déclare D. Kakpo. Une enquête d’évaluation du projet réalisée par une biologiste indépendante, en février 2003, confirme la déclaration du pêcheur. L’activité des deux engins a été suivie pendant  seize mois, de juin 2002 à septembre 2003. Ainsi, la nouvelle senne et l’ancienne pêchant les mêmes jours ont débarqué respectivement 39.062 kg pour un chiffre d’affaires de 6.046.700 FCFA1, et 33.568 kg pour  une valeur de 5.769.700 FCFA. La recette mensuelle moyenne est de 377.900 F pour le premier engin et de 360.600 F pour le second. Cependant, entre août et décembre, période où les juvéniles de certaines espèces (sardinelles, anchois et crevettes notamment) sont massivement capturés, la nouvelle senne entraîne des manques à gagner.

Cette situation était prévisible au moment de la conception du projet communautaire. C’est la raison pour laquelle des mesures d’accompagnement, en l’occurrence la pêche au filet maillant de fond ‘tounga’, avaient été mises en place. Cette activité alternative a donné une recette mensuelle moyenne de 131.400 FCFA, soit un revenu total de 509.300 FCFA par mois pour le groupement  qui combine la nouvelle senne et le filet ‘tounga’. Cette combinaison permet d’augmenter sensiblement les recettes du groupement.

Avec la nouvelle senne, les prises des juvéniles ont diminué, mais l’effort de pêche est plus élevé. En effet, l’engin étant plus léger à tirer, les pêcheurs ont tendance à l’utiliser plus fréquemment. Paradoxalement, ceci augmente donc le risque d’accroître la pression sur la ressource et justifie bien une approche globale en matière d’aménagement des pêches.

La pêche est terminée. Le partage des recettes va commencer. Ceux qui sont allés en mer sont mieux servis que ceux qui sont restés sur terre. Un tiers des revenus de la vente est alloué à l’amortissement du moteur, de la senne et de la pirogue. Le reste est partagé entre l’équipage et les personnes qui ont participé au halage de la senne. Le poisson est vendu à un groupe de sept mareyeuses. Les femmes du groupement «Akpéyédjé», au nombre de vingt-et-un, se sont constituées en trois sous-groupes de sept mareyeuses pour acheter le poisson aux pêcheurs, à tour de rôle. «Cette organisation interne permet aux femmes de participer équitablement et activement à la commercialisation du poisson», explique Mme Mouhounèssi Adji, une mareyeuse.

L’origine de la senne de plage au Bénin

La senne de plage a été introduite au Bénin, dans la commune de Grand-Popo, par les pêcheurs ghanéens au début du siècle dernier. En 1942, elle a fait son apparition dans la zone de Cotonou et s’est progressivement répandue le long de la côte. «Yovodò» au Ghana, elle est appelée «Aguénin» au Bénin.

Dans les années 1970, sous l’effet de l’érosion côtière, cette forme de pêche disparaît de la côte Est du Bénin. Dans cette zone proche du Nigeria, la présence en mer de troncs de cocotiers abattus par des vagues déferlantes ne facilitait guère la tâche aux pêcheurs. Du côté Ouest, par contre, l’activité prospère et est exercée en grande majorité par les Ghanéens et les Béninois.

Autrefois, au Bénin comme au Togo et au Ghana, la senne de plage était confectionnée par les pêcheurs eux-mêmes, avec de grandes mailles laissant échapper les petits poissons pour ne retenir que les grosses espèces. Mais aujourd´hui, la senne de plage est réduite à un assemblage de filets à petites mailles, capable de tout ramasser sur son passage, y compris les petits poissons. La pression sans cesse croissante depuis des années sur les juvéniles a entraîné une réduction considérable du stock de poissons adultes.

Réglementer la senne de plage

La mise en route de ce projet au Bénin est d’autant importante que s’il existe un plan d’aménagement global et des textes réglementaires en matière de pêche, rien n’est spécifiquement dit sur la senne de plage. La seule réglementation respectée par les pêcheurs est issue du droit coutumier. Elle définit la journée de repos qui varie en fonction des localités. A Aïdo-Plage, zone du projet, les communautés observent un repos tous les cinq jours.

Un atelier de restitution de ces résultats obtenus regroupera les pêcheurs, les élus locaux, les agents de la direction des pêches, les ONG et les partenaires au développement au début de l’année 2004. Il permettra de discuter l’expérience et les enseignements tirés du projet communautaire, et de réfléchir ensemble sur la réglementation à adopter pour l’utilisation de la nouvelle senne de plage au Bénin. Césaire Ben Johnson, chargé des opérations de l’Unité de coordination nationale du Bénin, suggère aussi la mise en place d’une réglementation souple qui intègre les préoccupations des communautés de pêche.

Selon les pêcheurs, avec la nouvelle senne, ils ont du mal à capturer les crevettes, mais aussi les sardinelles et les anchois qui, à l’age adulte, sont des poissons de petite taille. Or, ces espèces sont recherchées pour la consommation humaine. Selon le président du groupement «Akpéyédjé», «la bassine d’anchois se vend à 4.000 FCFA contre 2.000 FCFA pour les autres poissons juvéniles. Nous souffrons de ne pas pouvoir les pêcher avec la nouvelle senne». Les mois de septembre et de décembre sont les périodes de capture des anchois et des sardinelles. Pour ce faire, les pêcheurs se demandent s’il ne serait pas intéressant pour eux que «la future réglementation leur permette d’utiliser l’ancienne senne pendant ces deux mois». L’idée est généreuse, mais dans la réalité, sera-t-elle facile à appliquer? A moins de mener une campagne de sensibilisation auprès des communautés et de mettre en place un système rigoureux de suivi et de contrôle des engins de pêche par l’administration. Car, sous prétexte d’oubli de leur part, les pêcheurs pourraient continuer à utiliser les mailles de 10 mm après la saison des anchois et des sardinelles.

Ouverture du projet à d’autres activités génératrices de revenus

Certes, la nouvelle senne de plage est rentable. Mais les initiateurs du projet ne s’y attendaient pas trop. C’est pourquoi ils avaient pensé à mettre en place des activités de diversification des moyens d’existence (liées ou non à la pêche) pour permettre aux communautés de faire face à un éventuel manque à gagner du fait de l’exploitation de la nouvelle senne. C’est ainsi que l’utilisation du filet maillant de fond dit «tounga» ayant des mailles de 65 mm a été proposée. Celui-ci permet de pêcher des bars, des soles, des crabes et autres poissons nobles. Malheureusement, selon les pêcheurs, cet engin n’a pas donné de bons résultats. Les poissons capturés sont altérés du fait que le filet est posé en mer la veille et relevé le lendemain. Ce qui réduit forcément le prix de vente du poisson. Ce problème peut toutefois être résolu par l’utilisation de la glace à bord des pirogues et une levée des filets le même jour.

D’autres activités se sont révélées plus rentables notamment pour les femmes. C’est le cas de l’exploitation des noix de coco qu’elles vendent au Nigeria pour la fabrication de biscuits. Elles élèvent aussi des huîtres. Grâce à ces nouvelles activités, certaines femmes ont commencé par constituer une petite épargne. «Nous faisons plus facilement face à la scolarisation de nos enfants, à notre santé et à celle des enfants…», confie Mme Mouhounèssi Adji.

Les aspects régionaux du projet

Le projet destiné à tester la nouvelle senne de plage a été identifié par les communautés et les administrations des pêches du Ghana, du Togo et du Bénin. Au Ghana, les autorités avaient préconisé l’interdiction de cet engin de pêche, en même temps qu’elles se disaient embarrassées, en reconnaissant que la pêche à la senne de plage constitue une importante source de revenus pour les communautés. Cette mesure ne semble pas être la meilleure car, interdire la senne de plage au Ghana, alors que le Togo et le Bénin continueraient de l’utiliser, ne produirait pas l’impact souhaité. Au Togo, les autorités écartent la prohibition de l’engin, arguant que c’est une des rares techniques de pêche que les côtiers maîtrisent. La Direction des pêches suggère plutôt des réaménagements en accord avec les pêcheurs. Les responsables béninois ont une position similaire. Les communautés des trois pays quant à elles, acceptent l’idée d’une réglementation de la pêche à la senne de plage, à condition bien sûr que leurs points de vue soient intégrés au moment de la prise de décision.

Le projet couvre les trois pays à la fois, car une solution exclusive limitée à un seul pays ne règlerait pas le problème. En effet, les communautés du Bénin, du Togo et du Ghana exploitent le même stock de poissons et les pêcheurs migrent depuis des générations dans les trois pays. Par ailleurs, un projet commun facilite les échanges d’expériences entre les communautés ainsi que l’application future des nouvelles réglementations sur la senne de plage.

L’expérience au Bénin

Pour pouvoir obtenir des données fiables, le test de la nouvelle senne au Bénin a été fait en parallèle avec une ancienne senne témoin exploitée par un groupe de pêcheurs qui pêchent à quelque quatre kilomètres du site d’expérimentation. La longueur des filets est restée identique (475 m); il n’y a que les mailles des poches qui aient changé.

Pour faire face au problème de la main d’œuvre qui est souvent crucial dans l’utilisation de la senne de plage, le groupement bénéficiaire du projet communautaire a fait appel à des pêcheurs ghanéens non membres du groupement. Un premier atelier de dissémination des résultats à mi-parcours a été tenu en avril 2003 à Ouidah. Environ 150 personnes y ont pris part. En se basant sur ces résultats, les pêcheurs perçoivent les avantages de la nouvelle senne de plage, mais ils manquent de moyens financiers pour investir dans cet engin de pêche plus sélectif. «Les gens ont du mal à abandonner l’ancienne senne pour en confectionner une nouvelle parce que la réalisation d’une senne coûte extrêmement cher», révèle le président du groupement. Il évalue la confection d’une senne de plage à plus de 6 millions de FCFA. Ce qui n’est pas à la portée de la bourse des pêcheurs. «Nous souhaitons avoir l’appui de l’administration pour nous faciliter l’accès aux institutions de crédit, car les banques ne nous font pas confiance, sous prétexte que nous menons une activité aléatoire et à risques», plaide Basile Apédo, un pêcheur du groupement de Akpéyédjé.

Les résultats enregistrés au Bénin montrent que l’implication active des pêcheurs, la rigueur dans la collecte des données et la mise des données à la disposition des communautés sont d’importants facteurs de réussite du projet. Certes, la réglementation de la senne de plage et le développement d’activités alternatives contribueraient à améliorer les conditions de vie des pêcheurs sur la côte béninoise. Mais au-delà des questions purement liées à la pêche, il y a aussi l’urbanisation, le manque d’espace dû à la compétition avec d’autres activités côtières comme le tourisme, l’exploitation du sable marin pour les constructions d’infrastructures (immeubles, routes, ponts, etc.) ou l’aménagement portuaire qui influent directement sur les moyens d’existence des communautés de pêche. Les solutions ne peuvent venir que d’un aménagement intégré des zones côtières prenant en compte les aspirations des communautés qui y vivent. On espère ainsi que la synergie créée par le projet entre l’administration et les communautés de pêche permettront à celles-ci d’être assez “fortes” pour influencer les décisions qui concernent leur vie. En tout cas, les conclusions et recommandations de l’atelier de restitution des résultats du projet au Bénin seront un bon point de référence pour le Ghana et le Togo et permettront d’alimenter les futures discussions entre les trois pays pour parvenir à réglementer l’utilisation de la senne de plage.·