A.
Gbaguidi, Biologiste, Centre de Recherches Halieutiques et Océanologiques
du Bénin
La
senne de plage est une technique de pêche fort décriée par les
administrateurs des pêches et les écologistes à cause de ses effets
destructeurs sur les ressources halieutiques, en particulier sur les juvéniles
des espèces côtières. Les communautés comme les administrations des pêches
du Bénin, du Togo et du Ghana sont conscientes du phénomène. Que faire?
Interdire l’utilisation de la senne, ce qui, à coup sûr, aggraverait les
conditions de vie des communautés. Ou, autre solution: poser les jalons
d’une réglementation pour limiter cette pratique et protéger les stocks
côtiers. Cet article décrit la situation au Bénin, après deux ans
d’activités du projet communautaire sur la réglementation du maillage de
la senne de plage.
Il
est 6 heures du matin, ce mardi 11 novembre 2003 à Aïdo-Plage, non loin de
Ouidah, au Bénin. Une pirogue prend le large, avec à son bord un équipage
de huit personnes et une senne de plage. Ce filet, retenu par de longs
cordages depuis la plage, sera mis à l’eau à quelque 800 m de la côte.
Tout le monde espère que la pêche sera fructueuse aujourd’hui, car ce
n’est pas tous les jours que le filet sort de l’eau rempli de poissons.
La
senne de plage est mouillée. Commence alors le halage. Deux groupes de pêcheurs,
hommes et femmes, situés à deux endroits distants de 600 m environ tirent
la senne pour emprisonner et rapporter des poissons. Au fur et à mesure que
la senne est tirée, les deux groupes se rapprochent progressivement l’un
de l’autre et les chants qui accompagnent le halage augurent d’une bonne
pêche. Les femmes qui ne participent pas au halage fournissent de l’eau
à boire et enroulent les cordages au fur et à mesure. Ce sont elles aussi
qui transporteront le poisson à l’emplacement réservé pour la
mensuration des espèces. En effet, à chaque sortie de la senne, deux pêcheurs
enquêteurs et deux biostatisticiens aident les pêcheurs à mesurer et
peser les produits de la pêche pour des besoins de statistique. Robert
Gbaguidi, l’un des deux biostatisticiens, installé au milieu des
communautés à Aïdo-Plage, veille à l’accomplissement rigoureux de
cette tâche pour faciliter l’évaluation du projet communautaire sur la
senne de plage, initié en juillet 2002, pour tester une nouvelle senne à
mailles plus larges que celles utilisées actuellement sur les côtes du Bénin,
du Togo et du Ghana. Ce projet qui couvre les trois pays cherche à réduire
la pression de pêche sur les juvéniles en vue d’assurer la durabilité
des ressources halieutiques, en collaboration étroite avec les communautés
dont l’existence dépend de ces ressources.
Une
senne de plage plus sélective, mais …
Le
halage dure trois heures. «Avec l’ancienne senne, nous aurions fait au
moins cinq heures», explique Dovodji Kakpo, président du groupement «Akpéyédjé»
qui expérimente la nouvelle senne. Selon cet héritier d’un pêcheur
d’origine ghanéenne installé à Aïdo-Plage depuis plusieurs générations,
«le halage de l’ancienne senne (10 mm de maillage à la poche) demande
plus d’effort et de temps parce qu’elle ramasse des petits poissons qui
l’alourdissent». La nouvelle senne (20 mm de maillage à la poche)
retient plutôt les gros poissons. «Elle est meilleure», déclare D. Kakpo.
Une enquête d’évaluation du projet réalisée par une biologiste indépendante,
en février 2003, confirme la déclaration du pêcheur. L’activité des
deux engins a été suivie pendant seize
mois, de juin 2002 à septembre 2003. Ainsi, la nouvelle senne et
l’ancienne pêchant les mêmes jours ont débarqué respectivement 39.062
kg pour un chiffre d’affaires de 6.046.700 FCFA1, et 33.568 kg pour
une valeur de 5.769.700 FCFA. La recette mensuelle moyenne est de
377.900 F pour le premier engin et de 360.600 F pour le second. Cependant,
entre août et décembre, période où les juvéniles de certaines espèces
(sardinelles, anchois et crevettes notamment) sont massivement capturés, la
nouvelle senne entraîne des manques à gagner.
Cette
situation était prévisible au moment de la conception du projet
communautaire. C’est la raison pour laquelle des mesures
d’accompagnement, en l’occurrence la pêche au filet maillant de fond
‘tounga’, avaient été mises en place. Cette activité alternative a
donné une recette mensuelle moyenne de 131.400 FCFA, soit un revenu total
de 509.300 FCFA par mois pour le groupement
qui combine la nouvelle senne et le filet ‘tounga’. Cette
combinaison permet d’augmenter sensiblement les recettes du groupement.
Avec
la nouvelle senne, les prises des juvéniles ont diminué, mais l’effort
de pêche est plus élevé. En effet, l’engin étant plus léger à tirer,
les pêcheurs ont tendance à l’utiliser plus fréquemment.
Paradoxalement, ceci augmente donc le risque d’accroître la pression sur
la ressource et justifie bien une approche globale en matière d’aménagement
des pêches.
La
pêche est terminée. Le partage des recettes va commencer. Ceux qui sont
allés en mer sont mieux servis que ceux qui sont restés sur terre. Un
tiers des revenus de la vente est alloué à l’amortissement du moteur, de
la senne et de la pirogue. Le reste est partagé entre l’équipage et les
personnes qui ont participé au halage de la senne. Le poisson est vendu à
un groupe de sept mareyeuses. Les femmes du groupement «Akpéyédjé», au
nombre de vingt-et-un, se sont constituées en trois sous-groupes de sept
mareyeuses pour acheter le poisson aux pêcheurs, à tour de rôle. «Cette
organisation interne permet aux femmes de participer équitablement et
activement à la commercialisation du poisson», explique Mme Mouhounèssi
Adji, une mareyeuse.
L’origine
de la senne de plage au Bénin
La
senne de plage a été introduite au Bénin, dans la commune de Grand-Popo,
par les pêcheurs ghanéens au début du siècle dernier. En 1942, elle a
fait son apparition dans la zone de Cotonou et s’est progressivement répandue
le long de la côte. «Yovodò» au Ghana, elle est appelée «Aguénin» au
Bénin.
Dans
les années 1970, sous l’effet de l’érosion côtière, cette forme de pêche
disparaît de la côte Est du Bénin. Dans cette zone proche du Nigeria, la
présence en mer de troncs de cocotiers abattus par des vagues déferlantes
ne facilitait guère la tâche aux pêcheurs. Du côté Ouest, par contre,
l’activité prospère et est exercée en grande majorité par les Ghanéens
et les Béninois.
Autrefois,
au Bénin comme au Togo et au Ghana, la senne de plage était confectionnée
par les pêcheurs eux-mêmes, avec de grandes mailles laissant échapper les
petits poissons pour ne retenir que les grosses espèces. Mais aujourd´hui,
la senne de plage est réduite à un assemblage de filets à petites
mailles, capable de tout ramasser sur son passage, y compris les petits
poissons. La pression sans cesse croissante depuis des années sur les juvéniles
a entraîné une réduction considérable du stock de poissons adultes.
Réglementer
la senne de plage
La
mise en route de ce projet au Bénin est d’autant importante que s’il
existe un plan d’aménagement global et des textes réglementaires en matière
de pêche, rien n’est spécifiquement dit sur la senne de plage. La seule
réglementation respectée par les pêcheurs est issue du droit coutumier.
Elle définit la journée de repos qui varie en fonction des localités. A Aïdo-Plage,
zone du projet, les communautés observent un repos tous les cinq jours.
Un
atelier de restitution de ces résultats obtenus regroupera les pêcheurs,
les élus locaux, les agents de la direction des pêches, les ONG et les
partenaires au développement au début de l’année 2004. Il permettra de
discuter l’expérience et les enseignements tirés du projet
communautaire, et de réfléchir ensemble sur la réglementation à adopter
pour l’utilisation de la nouvelle senne de plage au Bénin. Césaire Ben
Johnson, chargé des opérations de l’Unité de coordination nationale du
Bénin, suggère aussi la mise en place d’une réglementation souple qui
intègre les préoccupations des communautés de pêche.
Selon
les pêcheurs, avec la nouvelle senne, ils ont du mal à capturer les
crevettes, mais aussi les sardinelles et les anchois qui, à l’age adulte,
sont des poissons de petite taille. Or, ces espèces sont recherchées pour
la consommation humaine. Selon le président du groupement «Akpéyédjé»,
«la bassine d’anchois se vend à 4.000 FCFA contre 2.000 FCFA pour les
autres poissons juvéniles. Nous souffrons de ne pas pouvoir les pêcher
avec la nouvelle senne». Les mois de septembre et de décembre sont les périodes
de capture des anchois et des sardinelles. Pour ce faire, les pêcheurs se
demandent s’il ne serait pas intéressant pour eux que «la future réglementation
leur permette d’utiliser l’ancienne senne pendant ces deux mois».
L’idée est généreuse, mais dans la réalité, sera-t-elle facile à
appliquer? A moins de mener une campagne de sensibilisation auprès des
communautés et de mettre en place un système rigoureux de suivi et de
contrôle des engins de pêche par l’administration. Car, sous prétexte
d’oubli de leur part, les pêcheurs pourraient continuer à utiliser les
mailles de 10 mm après la saison des anchois et des sardinelles.
Ouverture
du projet à d’autres activités génératrices de revenus
Certes,
la nouvelle senne de plage est rentable. Mais les initiateurs du projet ne
s’y attendaient pas trop. C’est pourquoi ils avaient pensé à mettre en
place des activités de diversification des moyens d’existence (liées ou
non à la pêche) pour permettre aux communautés de faire face à un éventuel
manque à gagner du fait de l’exploitation de la nouvelle senne. C’est
ainsi que l’utilisation du filet maillant de fond dit «tounga» ayant des
mailles de 65 mm a été proposée. Celui-ci permet de pêcher des bars, des
soles, des crabes et autres poissons nobles. Malheureusement, selon les pêcheurs,
cet engin n’a pas donné de bons résultats. Les poissons capturés sont
altérés du fait que le filet est posé en mer la veille et relevé le
lendemain. Ce qui réduit forcément le prix de vente du poisson. Ce problème
peut toutefois être résolu par l’utilisation de la glace à bord des
pirogues et une levée des filets le même jour.
D’autres
activités se sont révélées plus rentables notamment pour les femmes.
C’est le cas de l’exploitation des noix de coco qu’elles vendent au
Nigeria pour la fabrication de biscuits. Elles élèvent aussi des huîtres.
Grâce à ces nouvelles activités, certaines femmes ont commencé par
constituer une petite épargne. «Nous faisons plus facilement face à la
scolarisation de nos enfants, à notre santé et à celle des enfants…»,
confie Mme Mouhounèssi Adji.
Les
aspects régionaux du projet
Le
projet destiné à tester la nouvelle senne de plage a été identifié par
les communautés et les administrations des pêches du Ghana, du Togo et du
Bénin. Au Ghana, les autorités avaient préconisé l’interdiction de cet
engin de pêche, en même temps qu’elles se disaient embarrassées, en
reconnaissant que la pêche à la senne de plage constitue une importante
source de revenus pour les communautés. Cette mesure ne semble pas être la
meilleure car, interdire la senne de plage au Ghana, alors que le Togo et le
Bénin continueraient de l’utiliser, ne produirait pas l’impact souhaité.
Au Togo, les autorités écartent la prohibition de l’engin, arguant que
c’est une des rares techniques de pêche que les côtiers maîtrisent. La
Direction des pêches suggère plutôt des réaménagements en accord avec
les pêcheurs. Les responsables béninois ont une position similaire. Les
communautés des trois pays quant à elles, acceptent l’idée d’une réglementation
de la pêche à la senne de plage, à condition bien sûr que leurs points
de vue soient intégrés au moment de la prise de décision.
Le
projet couvre les trois pays à la fois, car une solution exclusive limitée
à un seul pays ne règlerait pas le problème. En effet, les communautés
du Bénin, du Togo et du Ghana exploitent le même stock de poissons et les
pêcheurs migrent depuis des générations dans les trois pays. Par
ailleurs, un projet commun facilite les échanges d’expériences entre les
communautés ainsi que l’application future des nouvelles réglementations
sur la senne de plage.
L’expérience
au Bénin
Pour
pouvoir obtenir des données fiables, le test de la nouvelle senne au Bénin
a été fait en parallèle avec une ancienne senne témoin exploitée par un
groupe de pêcheurs qui pêchent à quelque quatre kilomètres du site
d’expérimentation. La longueur des filets est restée identique (475 m);
il n’y a que les mailles des poches qui aient changé.
Pour
faire face au problème de la main d’œuvre qui est souvent crucial dans
l’utilisation de la senne de plage, le groupement bénéficiaire du projet
communautaire a fait appel à des pêcheurs ghanéens non membres du
groupement. Un premier atelier de dissémination des résultats à
mi-parcours a été tenu en avril 2003 à Ouidah. Environ 150 personnes y
ont pris part. En se basant sur ces résultats, les pêcheurs perçoivent
les avantages de la nouvelle senne de plage, mais ils manquent de moyens
financiers pour investir dans cet engin de pêche plus sélectif. «Les gens
ont du mal à abandonner l’ancienne senne pour en confectionner une
nouvelle parce que la réalisation d’une senne coûte extrêmement cher»,
révèle le président du groupement. Il évalue la confection d’une senne
de plage à plus de 6 millions de FCFA. Ce qui n’est pas à la portée de
la bourse des pêcheurs. «Nous souhaitons avoir l’appui de
l’administration pour nous faciliter l’accès aux institutions de crédit,
car les banques ne nous font pas confiance, sous prétexte que nous menons
une activité aléatoire et à risques», plaide Basile Apédo, un pêcheur
du groupement de Akpéyédjé.
Les
résultats enregistrés au Bénin montrent que l’implication active des pêcheurs,
la rigueur dans la collecte des données et la mise des données à la
disposition des communautés sont d’importants facteurs de réussite du
projet. Certes, la réglementation de la senne de plage et le développement
d’activités alternatives contribueraient à améliorer les conditions de
vie des pêcheurs sur la côte béninoise. Mais au-delà des questions
purement liées à la pêche, il y a aussi l’urbanisation, le manque
d’espace dû à la compétition avec d’autres activités côtières
comme le tourisme, l’exploitation du sable marin pour les constructions
d’infrastructures (immeubles, routes, ponts, etc.) ou l’aménagement
portuaire qui influent directement sur les moyens d’existence des
communautés de pêche. Les solutions ne peuvent venir que d’un aménagement
intégré des zones côtières prenant en compte les aspirations des
communautés qui y vivent. On espère ainsi que la synergie créée par le
projet entre l’administration et les communautés de pêche permettront à
celles-ci d’être assez “fortes” pour influencer les décisions qui
concernent leur vie. En tout cas, les conclusions et recommandations de
l’atelier de restitution des résultats du projet au Bénin seront un bon
point de référence pour le Ghana et le Togo et permettront d’alimenter
les futures discussions entre les trois pays pour parvenir à réglementer
l’utilisation de la senne de plage.·